 |

|
Article
à lire
|
Et au début
était le verbe
|
Article de Libie Cousteau,
Enjeux-Les Echos, avril 2006 dans lequel vous retrouvez les conseils de
Claude Desbordes - Consultant Senior Mastership.
Coaching. Exiger des résultats, évoquer
une fusion, annoncer les objectifs... Les discours du manager sont toujours
très attendus des salariés. La forme compte autant que le
fond.
Le 9 février, à huit heures du matin, les salariés
de Renault retiennent leur souffle : le président va parler. Après
neuf mois de suspense, l'allocution de Carlos Ghosn est attendue comme
celle du messie. Retransmise dans le monde entier, la conférence
est suivie en direct dans toutes les usines du groupe. En trente-cinq
minutes, le nouveau patron de Renault brosse l'état des lieux et
les objectifs pour l'avenir. Le discours assené avec vigueur est
factuel, exempt de digressions, d'une mécanique impeccable et implacable.
Carlos Ghosn parle sans faire la moindre pause. Le ton, ni alarmiste ni
emphatique, est réaliste. Malgré l'annonce de résultats
en baisse, les engagements ambitieux emportent l'adhésion des salariés
: ils sont rassurés, leur feuille de route est claire... "Je
ne veux pas être jugé sur mes annonces mais sur mes résultats",
a expliqué le PDG de Renault-Nissan. Dont acte.
A peine prononcé,
son discours est déjà devenu un cas d'école. Et pour
cause. Cela fait bien longtemps que des salariés n'avaient pas
entendu une parole à la fois aussi sobre et aussi engagée.
Si les dirigeants des grands groupes français ont enfin pris conscience
de l'importance de la parole publique et soignent la forme, ils ont en
effet encore des efforts à faire sur le fond : Carlos Ghosn leur
a apporté la preuve que les contraintes syndicales et financières,
aussi fortes soient-elles, n'interdisent par l'engagement. Au contraire,
elles l'exigent encore plus. Surtout si, comme l'écrivait Roland
Barthes : "Parler et à plus forte raison discourir ce n'est
pas communiquer, c'est assujettir."
Dans un univers plus que jamais soumis à la
pression des résultats trimestriels, de la concurrence mondiale
et de l'information instantanée, le besoin de mise en perspective,
la formulation d'une vision ou d'un cap est plus que jamais ressenti comme
une nécessité. Carlos Ghosn l'a bien compris qui ne s'est
pas perdu dans des considérations conjonctuelles ou macroéconomiques
mais a choisi des faits qui parlent à tous et signifient son engagement.
"Je ne crois qu'à cela : l'implication totale, condition sine
qua non de la crédibilité du chef d'entreprise qui doit
à ses salariés un discours direct, franc et motivant",
commente-t-il un peu plus tard dans Le Point.
Le succès de son discours démontre, s'il
en était besoin, le poids des mots, surtout lorsque ceux-ci viennent
d'en haut. La parole du chef n'est pas une formule magique mais elle a
ce pouvoir de mobiliser ou de... démobiliser, d'enthousiasmer ou
de décevoir, de capter l'attention ou au contraire d'ennuyer. Pourtant,
les PDG français doués d'une certaine faconde oratoire passent
encore davantage pour des bateleurs ou des manipulateurs que pour de grands
managers. Question de culture. On imagine mal, il est vrai, un Michel
Pébereau ou un Gérard Mestrallet se livrer à un numéro
de cirque à la Steve Balmer où le directeur général
de Microsoft entrait sur scène en se livrant à une danse
d'indien en hurlant "I loooove this company !" (J'adôôôôre
cette boîte).
"Les Français ont une longueur de retard
sur les Anglo-Saxons. C'est une question de formation. Régulièrement
incités à préparer des exposés, les étudiants
américains sont tout autant évalués sur leur aptitude
à convaincre que sur leurs connaissances", explique Frédéric
Adida, coach de dirigeants. Depuis peu, ceux-ci semblent néanmoins
avoir pris conscience de leur manque de talent et... de compétence
à l'oral. L'explosion du marché des formations à
la prise de parole en témoigne : "La demande progresse de
25 % par an. Les managers ont compris que leurs discours ne passaient
pas toujours bien", note P. Martin, responsable de formation. Comment
évoquer une fusion sans faire peur ? Comment annoncer une restructuration
sans démobiliser ? Comment exiger "toujours plus" alors
que les résultats sont excellents ? Et comment surtout ne pas "faire
un bide" avec des phrases du type : "Nous devons ces succès
à la motivation, à la créativité et au talent
de nos salariés", ou encore "la mobilisation de nos équipes
et le dévouement de nos employés assurent le succès
de l'entreprise" ?
Pour résoudre cette équation, les dirigeants
usinent désormais de façon professionnelle forme, ton et
attitude. "Quand je veux faire passer un message fort, je tends la
main le poing fermé mais non serré avec un mouvement qui
va vers le haut", explique Laurent, responsable de la formation d'un
grand distributeur qui répète longuement devant sa glace
avant chaque prise de parole. "Un bon discours, c'est 90 % d'improvisation
et 10 % de lecture. Il ne faut pas parler comme dans un livre, ne pas
rester collé derrière son pupitre. Marcher, cela permet
d'oxygéner le cerveau et la pensée !" conseille P.
Tramond, directeur d'un Cabinet de Conseil. "Pour bien communiquer,
il faut être sincère et accepter, si nécessaire, de
dire "je ne sais pas", ajoute-t-il. Au risque, parfois, d'y
perdre son latin. Appelé à intervenir lors d'une convention
interne, Hervé, directeur financier d'un groupe de transport, avait
longuement préparé son discours. La filiale traversait alors
une phase délicate due à la seconde guerre du Golfe. Cinq
minutes avant d'entrer en scène, le patron lui fait dire qu'il
ne doit surtout pas prononcer le terme "crise". "Cela m'a
énormément stressé, je ne savais plus ce que je devais
dire et ne pas dire. Au bout de trente secondes, j'avais la gorge sèche
et presque plus de voix. Ma prestation est très mal passée."
Le travail sur la forme s'avère d'autant plus
indispensable que, selon des travaux récents, 7 % seulement du
discours des dirigeants reste dans les mémoires. En revanche, l'éloquence,
l'énergie mais aussi le look et l'attitude physique des orateurs
frappent l'esprit du public. En témoigne "l'effet" Jean-François
Dehecq, PDG de Sanofi sur ses troupes : "il m'est arrivé de
voir des collègues pleurer lors de ses discours", se souvient
un ancien cadre de l'entreprise. "Notre patron n'est jamais statique.
Il passe au milieu de nous, s'assied sur le coin d'une table, donne l'impression
d'une discussion informelle. On a le sentiment d'une certaine sincérité
et qu'aucun sujet n'est tabou. Du coup, il passe bien", témoigne
Philippe, directeur informatique d'un groupe industriel américain.
"Quand je fais intervenir mon PDG, je suis tranquille, il a une bonne
voix, il regarde ses auditeurs dans les yeux, il sait être émouvant
et il arrive même à faire rêver mais... il s'y prépare
très sérieusement", témoigne Martine, responsable
de communication d'une institution bancaire.
Le relationnel et le sensible
Pour "bien passer", les dirigeants retournent
donc à l'école, quitte à enchaîner les stages.
Ils apprennent non seulement à mieux élaborer leur discours
mais aussi, ce qui est plus nouveau, à améliorer leur crédibilité.
Autant l'exercice paraît simple pour ceux qui ont du charisme, autant
il s'avère laborieux pour les autres. "Quand notre patron
prend la parole, on a tout de suite envie de dormir", témoigne
ce cadre dirigeant d'Arkema. "Les plus mauvais sont les ingénieurs
ou les financiers, ils ont des discours d'experts qui refroidissent la
salle". Pour ceux-là, il s'agit d'apprendre à ne pas
se réfugier derrière les chiffres mais aussi de se défaire
de tics de langage et de traquer les attitudes qui traduisent un malaise.
"L'an dernier, notre directeur financier nous a produit pas moins
d'une centaine de transparents en deux heures d'intervention. Il a passé
son temps à parler au mur caché derrière son power
point, c'était insupportable", témoigne Hélène,
cadre dans une multinationale. Humaniser le discours avec des anecdotes,
faire référence à l'actualité permet d'éviter
cet écueil. "Un bon discours doit joindre le rationnel et
le sensible. Aujourd'hui, on parle sans transition, sans chronologie et
sans phrase de civilité ! Dire "bonjour" n'est pourtant
pas compliqué !"
N'oublions pas toutefois, comme le souligne P. Tramond,
que "le discours c'est la mise en forme du fond. Or les dirigeants
ne s'interrogent pas assez là-dessus. Ils travaillent davantage
le paraître". Et c'est là que le bât blesse. Travailler
la forme pour éviter de s'interroger sur le fond, tel semble être
la tentation de l'heure. La peur de donner trop d'informations et de susciter
des questions conduit les orateurs à aseptiser le contenu de leurs
messages, à conceptualiser leurs idées plutôt que
les étayer d'exemples concrets et à tenir, du coup, un discours
"langue de bois" peu enclin à susciter l'adhésion.
"Je me souviens de Nicolas de Tavernost après le rachat de
Paris Première. Nous attendions tous l'annonce d'un plan de réorganisation.
Au bout d'un mois, il est venu parler aux salariés. Pendant une
demi-heure, il a brodé sur la métaphore de la balle de tennis
pour nous annoncer à la fin que le nouvel organigramme nous serait
communiqué la semaine suivante. C'était terrible",
se souvient un ancien salarié du groupe. Exercice de haut vol,
la prise de parole en public suscite une attente qui supporte mal de n'être
pas satisfaite. Précepte de base : "Mieux vaut ne pas prendre
la parole que de parler pour ne rien dire", souligne Claude Desbordes,
directeur du consulting chez Mastership.
A l'oral comme à l'écrit, par habitude
ou pour se protéger, les patrons jargonnent volontiers. "Un
bon discours ce n'est pas un langage desséché ou stéréotypé",
estime Jeanne Bordeau. S'ils se réfugient derrière un langage
convenu, c'est aussi qu'ils pensent ne pas pouvoir tout dire - même
le minimum - sur la stratégie, la concurrence, les enjeux. "Cette
année, nous avons produit d'excellents résultats. Mais nous
ne voulions pas les mettre en avant et risquer d'affronter des revendications
salariales. Du coup, pour faire diversion lors de notre convention cadres,
on a choisi de construire notre discours sur les objectifs à long
terme. C'était plus prudent", reconnaît Eric, directeur
de filiale chez un pétrolier. "Il est en effet difficile de
résister à la tentation de manipuler ou de ne pas céder
à la démagogie, estime Claude Desbordes. Mais les salariés
sont rarement dupes."
Parler le même langage
A la suite des rumeurs récurrentes de vente
du Printemps, François-Henri Pinault a pris la parole cet automne,
lors d'une convention cadres du groupe, pour les démentir et demander
aux salariés présents d'en faire de même à
l'extérieur. "C'était étrange. Chez PPR, on
sait bien qu'il n'y a pas de tabou sur le périmètre des
activités. J'ai trouvé cela maladroit et peu crédible",
s'étonne ce cadre du groupe. De même Marie, directrice des
ventes d'une grande marque, ne cache pas sa déception à
la suite du discours annuel de son directeur général. "Cette
année, il a axé toute son intervention sur la performance
et l'importance des hommes en faisant des digressions assez convaincantes
sur le milieu sportif. C'était assez brillant. Mais un mois plus
tard, alors que mon département alignait les meilleurs résultats
du groupe, les primes n'étaient pas à la hauteur. On a vraiment
eu l'impression qu''il s'était moqué de nous."
C'est bien ce que les salariés reprochent à
leurs dirigeants : nier ou maquiller la réalité. Ultrasensibles
à la forme et à l'énergie déployée
dans le discours, ils attendent aussi et surtout un fond de vérité,
proche de leur réalité et de leur quotidien. Or, comme le
constate Nathalie Brion et Jean Brousse "les dirigeants et les cadres
ne parlent plus le même langage". Ce décalage entre
les attentes de salariés, désireux d'un projet entreprenarial,
et de dirigeants focalisés sur les résultats, est accentué
par une parole qui, si elle tend à s'améliorer sur la forme,
suscite sur le fond plus de frustrations que d'enthousiasme. "Ces
structures de mensonge dans l'entreprise sont extrêmement nocives
: quand le discours tenu n'est pas en phase avec ce que vit l'auditoire,
il n'a aucune chance d'être entendu", explique L. Loquen, consultant
en management. D'où le succès d'un Carlos Ghosn... en attendant
les résultats.
© Article de Libie Cousteau, Enjeux-Les
Echos, avril 2006
|
 |